En Surveillant le Chien de Garde

Monday 29 October [13:23:00 GMT] 

S’agit-il d’un sale petit secret, dont FR2 et son reporter, Charles Enderlin, entendent empêcher la révélation au tribunal ?

Par Nir Boms et Elliot Chodoff © Metula News Agency

Quis custodiet ipsos custodes ? “Qui surveille le gardien ?” demanda le poète romain Juvénal, paraphrasant une problématique centrale évoquée par Platon dans La République.

La recherche de la “Justice” est un art difficile, dans un monde complexe, qui nous demande d’émettre des jugements à l’emporte-pièce sur des sujets critiques, tels que le réchauffement climatique, la politique internationale, la paix et la guerre.

Heureusement – du moins dans le monde démocratique -, nous disposons d’un outil censé nous faciliter ces jugements ardus : les media, un marché d’idées ouvert et libre ; une plateforme d’information et de points de vue, qui aide à formuler des jugements sages et équilibrés.

Le rôle des media est clairement celui de chien de garde de la démocratie. Mais qu’advient-il lorsque le chien tombe dans un piège inattendu ? Qu’arrive-t-il lorsqu’il est trahi de l’intérieur, et manipulé avec malveillance afin de projeter une image déformée de la réalité ?

Les media devraient être protégés de ces écueils. La conscience éthique appelant au reportage honnête, au respect des méthodes éprouvées et à la corroboration des faits devrait rendre impossibles, au moins, les tentatives évidentes de manipulations factuelles. De ce fait, les récentes remarques d’un journaliste de FR 3, en marge d’un procès en cours en France, sont la cause d’un émoi considérable.

Les commentaires du journaliste Clément Weill Raynal suivaient l’audience d’un procès en diffamation tenu à Paris. La personne mise en cause était poursuivie pour avoir accusé France 2 d’avoir diffusé un reportage mis en scène, qui avait transmis le feu à des violences superflues au Moyen-Orient. L’affaire – que les lecteurs de cette agence connaissent bien – s’est déroulée en l’an 2000, elle est centrée autour d’un reportage censé montrer des soldats israéliens abattant intentionnellement un garçon palestinien de 12 ans, Mohamed Al-Dura. Le prévenu, Philippe Karsenty, avait prétendu que l’abject reportage mis en images par France 2 était imprécis et probablement mis en scène.

Relatant le cas, Weill Raynal s’étonna de tout ce tintamarre : “Karsenty est si choqué que de fausses images ont été fabriquées et utilisées à Gaza, mais cela arrive tout le temps et partout à la télévision, si bien qu’aucun journaliste de télévision, ni aucun réalisateur n’aurait été choqué”.

La remarque de Weill Raynal reflète-t-elle les normes en vigueur à la télévision française ? S’agit-il d’un sale petit secret, dont FR2 et son reporter, Charles Enderlin, dont le commentaire sur le reportage original stigmatisa les militaires israéliens pour avoir visé l’enfant – alors qu’il n’était pas présent sur place – entendent empêcher la révélation au tribunal ?

Enderlin a affirmé qu’il avait retranché du reportage les images de la mort de l’enfant, parce que son agonie était trop pénible à regarder. Cette déclaration est contredite par la poignée d’initiés à qui il fut permis de visionner les rushes (que France 2 a toujours refusé de rendre publics) et qui nient l’existence de cette scène. De plus, dans un segment visiblement monté parmi les 27 minutes d’images brutes, longtemps après sa “mort sur le coup”, le garçon soulève son bras et regarde en direction de la caméra, avant de reprendre la position du mort.

La vérité sur cette affaire n’affecte pas que la philosophie. Ces images ont inspiré de multiples “justiciers”, incluant Bin Laden et les assassins de Daniel Pearl. D’autres, encore, telles ces deux sœurs de 14 ans, arrêtées pour avoir projeté une attaque terroriste à Rabat, capitale du Maroc. Elles avaient affirmé aux enquêteurs que leur décision avait été motivée par les images de la mort d’Al-Dura, répétée sans fin sur Internet et sur les chaînes arabes par satellite.

On doit considérer les propos de Weill Raynal dans le contexte plus large d’autres exemples de graves manipulations médiatiques dans la couverture du conflit moyen-oriental. Par exemple, en avril 2002, durant l’opération Rempart, lancée par les forces israéliennes contre les organisations terroristes de Cisjordanie, les media reprirent initialement l’affirmation palestinienne, selon laquelle au moins 500 civils avaient été tués par les troupes de l’Etat hébreu. Les media martelèrent l’expression “massacre de Djénine”, que les reporters continuèrent d’employer, bien après que le bilan des victimes palestiniennes fut connu : 52 morts, y compris les combattants.

Quant aux blogueurs, ils connurent une journée de vive activité pendant le conflit opposant Israël au Hezbollah, en juillet et août 2006. Ils critiquèrent les reportages venant de Kfar Kana, un village sud-libanais, dans lequel on annonçait le décès de douzaines de civils dans l’écroulement d’un immeuble. Sur place, les photographes, avides d’images choc, dévoraient les scènes figurant les victimes, retirées des décombres, dont les corps étaient ensuite recyclés pour les photographes retardataires, par de soi-disant sauveteurs.

Il y a également le cas d’Adnan Hajj, congédié par Reuters après avoir admis qu’il avait bidouillé les photographies, publiées en première page du New York Times, afin d’intensifier la perception des dégâts causés lors d’une attaque israélienne à Beyrouth. Un autre cas de mise en scène dévoilée est celui de cette femme libanaise, photographiée en pleurs devant “sa” maison, en quatre lieux différents, et de cette ambulance, qui avait été touchée par un missile israélien, en réalité jamais tiré.

Pourtant, le conflit du Moyen-Orient est suffisamment impitoyable et sanguin pour se passer de ces incitations artificielles. Certes, les circonstances de cette guerre, impliquant une armée moderne aux prises avec des terroristes se cachant parmi les civils peuvent, malheureusement, conduire facilement à la mort de non-combattants. Mais cette réalité complexe est encore dramatisée par l’intérêt de media, jamais égalé lors d’aucun autre conflit au monde. Si ailleurs, en Serbie, en Somalie et au Darfour, les media amènent de vrais massacres à la connaissance des opinions publiques, et participent ainsi d’un effort visant à proscrire d’autres souffrances, il semble qu’au Moyen-Orient, ils jouent la partition inverse, exacerbant l’intensité du différend et de la haine.

les prochaines semaines, des juges français vont rendre une décision concernant le rôle tenu par France 2, précisément dans la réalisation de ce genre de choses. Prenons-nous à espérer que ce verdict participera à imposer des standards plus élevés dans la couverture médiatique du Moyen-Orient. Afin de réduire la taille des flammes, plutôt que de leur souffler dessus.

Nir Boms est journaliste. Il a notamment publié dans le Wall Street Journal, The Asian Times, The Washington Post, The Jerusalem Post, The New Republic of NY et The National Review.

Elliot Chodoff est un analyste politique et militaire. Il anime, entre autres, le site Internet MidEast-On Target.

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